Marquer en Coupe du monde : Attention danger

TRIBUNE. Marquer un but c’est bien. Savoir gérer ce qui se passe juste après, c’est mieux. Ancien joueur de tennis et coach de plusieurs N°1 français, Pier Gauthier est devenu au fil des années l’une des références françaises en préparation mentale pour sportifs de haut niveau. Pour RMC Sport, il aborde un danger méconnu, celui de l’euphorie, particulièrement après un but.
C’est un dogme tenace dans le football professionnel: l’idée qu’une équipe est en danger juste après avoir marqué.
Mais ce que les joueurs et les techniciens peuvent attribuer à un simple relâchement tactique peut être une faillite émotionnelle majeure, un effondrement de l’hyper-vigilance provoqué par une joie mal maîtrisée. Et en coupe du monde, l’événement le plus puissant pour tout joueur de foot, cela peut être fortement accentué.
L’illusion de la prophétie autoréalisatrice
Combien de fois ai-je entendu des joueurs m’affirmer avec un aplomb déroutant : “Les statistiques le prouvent, les cinq minutes après un but sont les plus dangereuses.” C’est exactement comme cela qu’une croyance limitante s’enracine. Une idée germe à partir d’un fait isolé, elle s’insinue dans les esprits, dicte inconsciemment les comportements, et finit par provoquer le résultat redouté. En psychologie, on appelle cela l’autoréalisation des prophéties.
Quand l’équipe de France encaisse un but contre la Norvège une minute seulement après avoir fait le break, ou concède des occasions brûlantes face à la Suède dans la foulée de son ouverture du score, c’est le cerveau qui sort du jeu. Les joueurs, inconsciemment prisonniers de ce mythe, se crispent ou reculent, offrant à l’adversaire l’opportunité exacte de valider leur propre peur.
Pour briser ce cercle vicieux, il convient de comprendre la part de responsabilité qui incombe aux deux camps. Le dominé est porté par un esprit de réaction immédiate et parvient à se sublimer; cette tendance sera d’autant plus marquée que le niveau s’élèvera. Les grands champions ont cette capacité à se transcender dans l’adversité. L’exemple de Harry Kane avec l’équipe d’Angleterre face à la République démocratique du Congo en est une illustration parlante. Si, dans le même temps, le dominateur subit un effondrement cognitif, la dynamique du match peut alors basculer brutalement.
Le danger invisible de l’euphorie
Souvent, le travail mental se focalise sur la gestion du stress ou de la colère. On traite la joie comme une émotion positive qui ne nécessiterait aucun réglage. C’est une erreur professionnelle.
Au même titre que la peur, la joie a une fonction utile: ancrer les bonnes pratiques. Mais mal gérée, elle se transforme en euphorie, un poison pour la performance optimale.
Être euphorique au mauvais moment, c’est diluer sa concentration et quitter l’axe du présent, “l’ici et maintenant”. Le football est le seul sport où j’ai vu une telle débauche d’énergie émotionnelle en plein match. Imagine-t-on un instant Roger Federer breaker Nadal à cinq partout au cinquième set lors d’une finale à Roland Garros et après 4 heures de jeu, sprinter sur cent mètres pour sauter dans les bras de son staff, pendant que son adversaire utilise ce temps mort pour se remobiliser? Évidemment non.
En football, la célébration théâtrale peut couper le fil conducteur de l’intensité et de la lucidité alors même que dans ce laps de temps Messi ou Ronaldo se préparent à bondir. Cette déconnexion brutale me rappelle un des joueurs de poker les plus talentueux que j’ai accompagnés au sein du Team Winamax. Lors d’un tournoi majeur, il se retrouve chipleader au début du dernier jour de compétition. Submergé par la joie et l’excitation, il m’appelle pour annuler notre séance de préparation qu’il avait faite jusque-là tous les matins et je le vois rentrer dans le casino de Deauville entouré par les caméras, persuadé qu’il avait tellement de jetons que plus rien ne pouvait désormais l’arrêter. Son attitude corporelle avait changé, il était le vainqueur avant l’heure, déconnecté du moment présent et de ses intentions de jeu à mettre en place. En quelques heures, il sautait du tournoi après avoir multiplié des erreurs inhabituelles. L’euphorie l’avait rendu aveugle.
Le couperet de la Coupe du monde
Plus le niveau s’élève, plus l’écart entre les équipes devient infime. En Coupe du Monde, là où la tension est maximale et le regard extérieur écrasant, cette mauvaise gestion émotionnelle se paie cash. Face à des monstres de sang-froid comme Messi, Ronaldo ou le bloc espagnol, chaque seconde de décompression est une invitation à se faire punir.
Quand Kylian Mbappé court vers son banc pour sauter dans les bras de son sélectionneur après un but, le message envoyé est humainement beau, mais athlétiquement et mentalement suicidaire. Un but marqué dans un match ne doit pas être pris comme une délivrance mais simplement comme ce qu’il est réellement: un avantage pris à un moment du match. Rien d’autre!
Demandez au Sénégal. Si l’armada offensive française est impressionnante, sa capacité à aller chercher le graal pourrait également dépendre de cette discipline émotionnelle.
La célébration doit devenir un rituel de récupération et de reconcentration collective, pas une kermesse qui remet l’adversaire en selle.
Puisque Didier Deschamps le demande
“Allez-y, trouvez des problèmes, c’est bien. Il ne faut pas que ce soit ‘Tout beau, tout rose””. Je prends sa boutade (ou pas) lancée aux journalistes lors de la conférence de presse à la suite de la victoire éclatante de l’équipe de France contre la Suède, au sens premier du terme: oui, je pense effectivement qu’il est toujours important de réfléchir aux dangers potentiels même quand tout semble merveilleux. Tout le monde est d’accord avec le fait que cette équipe est impressionnante. Mais attention aux buts marqués en Coupe du monde, ils pourraient être dangereux.





